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"On a trop souvent chanté Venise, ce rêve de pierres où la terre, le ciel et leau incitent à passer par tous les cercles de la mélancolie et de lexaltation pour atteindre lendroit exact où lâme simmobilise dans la contemplation. On a trop souvent chargé notre mémoire dimages et de mots pour que jaie loutrecuidance dy ajouter quoi que ce soit. Qui na en effet éprouvé comme moi le bonheur simple du promeneur, se perdre dans les ruelles qui semblent signorer et qui composent cependant la plus savante géographie, surprendre un jardin odorant de glycines, recevoir le choc que vous donne la ligne dun toit, la couleur dun mur, la tendre lassitude des ocres, parcourir ses places, rencontrer ses églises, ses palais où lon ne sait qui lemporte de la prière ou de lorgueil avec soudain ces espaces qui souvrent sur la rive den face et, si lon veut bien regarder au-delà, sur le monde den face ; incitation aux échanges, au voyage, à la conquête et à la découverte là où saccomplit le génie vénitien.(
) Jai cédé comme beaucoup de Français à lamour de lItalie. Que lon me permette de faire mien cet aveu de Stendhal que je cite : "jéprouve un charme dans ce pays dont je ne puis me rendre compte : cest comme de lamour. Il marrive de dire à propos de rien : mon Dieu ! que jai bien fait de venir en Italie ". Cest vrai, jéprouve moi aussi cette ouverture du cur qui provoque lenchantement, qui stimule le désir de connaissance. Venise, une sorte dabstraction lyrique, pôle dattraction de lOccident, terre délection pour la vie des lettres et des arts. Venise na pas cessé depuis sa fondation dattiser les convoitises de lEurope cultivée, oui Venise sans terre, sans eau, qui a conquis sa liberté et son indépendance en sinstallant loin de Padoue sur un espace quelle sest construit elle-même et quelle a défendu cest le cas de le dire contre vents et marées. Chateaubriand qui aurait voulu y terminer ses " Mémoires doutre-tombe "la célébré à sa manière : " Venise épouse de lAdriatique et dominatrice des mers qui donnait des empereurs à Constantinople et des rois à la Crète, de qui les monarques tenaient à être les citoyens. Venise, République au milieu de lEurope féodale qui servait de bouclier à la chrétienté, Venise planteuse de lions, Venise dont les doges étaient des savants et les marchands des chevaliers, Venise qui terrassait lOrient ". Ce style qui se fait éloquence, épique et lyrique à la fois, exprime assez bien cependant les prestiges et les sortilèges que suscitent Venise où se succédèrent tant de philosophes, décrivains, desthètes, dhistoriens, dartistes, de poètes. Beaucoup, vous le savez, cédèrent à sa magie, fut-ce en soffusquant de sa trop grande liberté. Je pense à Montesquieu qui confiait : " mes yeux sont très satisfaits à Venise, mon cur et mon esprit ne le sont point. Je naime pas une ville où rien nengage à se rendre aimable ni vertueux ". Bien entendu chacun jugera à sa guise mais lamour de Venise chez les Français a culminé au 19 esiècle : " Venise, perle de lItalie, Venise grande conque céleste ". On va jusquà se demander avec Hypolyte Taine pourquoi on nest pas venu ici tout de suite et on juge que lon y reviendra. Ainsi chacun possède sa Venise, ses itinéraires, sa saison préférée, son Palais favori, son angle de lumière. A chacun ses manies ! Théophile Gautier aime San Marco, temple du verbe, Chateaubriand le monastère de Murano, George Sand sest choisi un endroit délicieux pour dormir, un perron de marbre proche des jardins du vice-roi, Henri de Régnier goûte au café Florian tous les jours à cinq heures et je noublie pas Paul Morand qui plutôt quun séminaire de Morbidezza fit de Venise son école dénergie, et pas davantage, Marcel Proust qui fit de la Cité des Doges le symbole de lindépendance et de laffranchissement, symbolisé par la confusion des éléments : " lon ne sait où finit la terre, où commence leau ", dit Elstir à Albertine dans " La recherche ".
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